Salut!

Voilà j'ai vu le Loup de Wall-Street l'autre soir, et le film m'a inspiré; je me permet de poster ici un article de "considérations anthropologiques" sur le film, j'espère que ça pourra en intéresser quelques uns, et que certains iront jusqu'au bout. Quoiqu'il en soit, bonne lecture!

 

Scorsese ethnologue ? De l'état de culture à l'état de nature dans Le loup de Wall-Street.


Le Loup de Wall-Street, encensé par la critique, nous offre une observation sans concession du monde de la finance et de ce Loup qui rôde autour des actionnaires pour s'enrichir. Mais le réalisateur, considéré par beaucoup comme un génie du septième art, nous a habitué à aller plus loin que la simple observation, à aller creuser au fondement de ces objets d'étude pour décrire, de façon indirecte, une réalité humaine. Il faudrait donc avant tout analyser le regard que Scorsese porte sur le monde de la finance. On pourrait en effet qualifier son film d' « ethnologie » : il présente le milieu dans lequel évoluent les courtiers en bourse, leurs pratiques, institutions, la façon dont ils organisent l'espace, en bref, tout ce qui fait le fonctionnement de cette société. Ce qui nous intéresse particulièrement ici c'est l'analyse anthropologique que l'on peut faire de ces données « ethnographiques ». On notera l'emploi des guillemets pour souligner que le caractère ethnologique de ces données est tout à fait relatif : il s'agit d'un film, tiré d'une œuvre littéraire, nous ne sommes pas en présence d'un ensemble de données empiriques à analyser.
Néanmoins, il semble intéressant de pointer du doigt ce que Scorsese veut -peut-être inconsciemment- nous montrer : que l'homme à l'état de culture peut retourner à l'état de nature et, que son intégration dans une formation sociale à taille réduite dans un système beaucoup plus global peut favoriser ce passage à caractère quasi-transgressif. En d'autres termes, comment le milieu de la finance, la pointe de la culture occidentale et de son rationalisme, est un passage vers un état de nature « sauvage ».

Présentons alors le milieu boursier : en en brossant assez grossièrement le portrait, on trouve des courtiers en concurrence pour s'enrichir individuellement au détriment d'autres individus, en profitant pour cela de leur crédulité liée à la méconnaissance des mécanismes de fonctionnement du système financier. Celui qui réussit, qui découvre une méthode permettant un profit élevé et rapide, est élevé au rang de directeur d'agence, et supervise les activités d'autres courtiers. Il doit alors savoir gérer ses profits, ceux de ses employés, et répondre à leurs besoins : double contrainte, qui est celle que connaît tout patron dans le système capitaliste : majorer ses revenus grâce à ses employés tout en permettant aux employés de faire de même.
Là où le milieu boursier se distingue d'autres formations sociales, c'est par la puissance visuelle des rites et pratiques en place dans ce milieu. Sur ce point, pas de doute, Scorsese sait de quoi il parle, sa filmographie est à ce titre sans équivoque : on le sait avant même de mettre les pieds dans la salle ; on va voir de la drogue, du sexe, et du sang. C'est dans la mise en scène que ces sujets prennent une importance bien particulière.
La drogue fait partie de la vie du courtier : tous en font usage, en particulier l’antihéros incarné par Leonardo Dicaprio, toxicomane génie de l'investissement boursier. On distingue dans le film deux motifs à l'usage intensif de stupéfiants : l'efficacité, la cocaïne permettant une meilleure productivité par l'accroissement temporaire des facultés de perception et d'analyse de l'individu, et le lâcher-prise. C'est ce second motif qui s'avère être le plus intéressant, il est sous-tendu par une motivation nihiliste, qui s'incarne dans le discours tenu par Jordan Belfort à Donnie Azoff près de la piscine de la luxueuse demeure du Loup, alors que celui-ci a été assigné à résidence par la police et a arrêté toute consommation d'alcool et de drogue : le monde devient insupportable, ennuyeux. La drogue en permettant un lâcher-prise, une déconnexion d'avec le monde des simples vivants est une part intégrante de la vie du courtier : son usage est indispensable et ritualisé par la société boursière. L'individu va devoir consommer des drogues : pour être efficace, pour montrer son aisance financière (qui lui permettra de consommer d'autant plus et des produits d'autant plus rares et coûteux), en un mot, pour s'intégrer à son environnement social et y persister. Intégration qui est aussi synonyme de rejet de la culture occidentale, méprisée, bien qu'elle permette l'enrichissement de ces mêmes boursiers. A l'impératif matériel s'ajoute donc l'impératif moral : rejeter en bloc les codes culturels conventionnels de l'occident.
Ce rejet de la culture est conscient et inconscient, volontaire et involontaire, obéit à une logique de fonctionnement duale : plus l'individu va obéir consciemment à ces pratiques de rejet de la culture, plus il va développer inconsciemment des façons d'agir qui s'opposeront à la culture. Dans les pratiques conscientes de ce rejet, on a bien entendu la drogue, mais aussi l'opulence et le rapport à la sexualité (bien que celui-ci se situe dans un entre-deux ; de fait on peut considérer que toute pratique consciente est intériorisée et devient part intégrante de l'habitus de l'individu, ce qui la fait devenir inconsciente avec le temps).

La société capitaliste incite à amasser des richesses pour les réinvestir : créer toujours du capital. On pourrait penser que les courtiers sont tout à fait dans cette logique. Or, pour assurer la pérennité de ce modèle économique, il faut y croire : son fonctionnement présuppose la croyance en des valeurs, en particulier la croyance en la valeur de la production matérielle et en celle de la monnaie. C'est là où la société boursière fait montre de son insubordination envers le monde : l'accumulation de richesses obéit à un paradoxe. D'un côté elle apparaît comme une finalité (il faut avoir de l'argent, toujours plus d'argent), et de l'autre elle est désacralisée (le bien matériel est tellement accessible que l'individu perd toute la croyance qu'il avait en lui, entraînant l'explosion des croyances qui régissaient la vision du monde de l'individu).

Le rapport à la sexualité est lui aussi un rapport d'opposition à la culture occidentale et à ses institutions : le sexe est consommation (avec de l'argent « you can buy better pussy » nous dit le principal protagoniste) faisant fi de toute intimité, de toute pudeur, tant dans la formation sociale boursière même qu'au travers de l'intervention d'agents qui lui sont extérieurs mais ont été partiellement intégrés au système : les prostituées. Il s'agit là aussi d'un impératif de cette société : désacraliser la sexualité et surtout, désacraliser le mariage, renier cette institution en montrant un nombre incalculable de relation extra-conjugales. Le comportement de Jordan Belfort est à ce titre très instructif : alors qu'il est marié, il intègre la société boursière et se trouve doté d'une sorte de mentor, un courtier très efficace (incarné par Matthew McConaughey). Celui-ci lui explique la nécessité qu'il y a à se masturber au moins deux fois par jour pour détendre des nerfs soumis à de trop rudes tensions dans l'exercice de leur profession (passage d'une sexualité tournée vers l'altérité à une sexualité posant l'orgasme comme finalité de nécessité : le rapport à la sexualité se vit exclusivement dans l'individualité), et lui fait découvrir la prostitution. La prostitution est montrée par Scorsese comme étant une institution : elle fait partie du parcours initiatique du jeune boursier et rythme sa vie. Le directeur d'agence est même celui qui fournit des prostituées à ses employées pour fêter leurs bons résultats. En réalité, il s'agit de survie pour le courtier en bourse : la masturbation, la consommation de drogues, et la prostitution sont des moyens pour lui de survivre face à la nature de la société. L'enseignement principal de Matthew McConaughey étant « How the fuck else do you do this job ? Cocaine and hookers, man » (comment pourrait on se torcher ce boulot, sinon avec de la cocaïne et des putes mon pote?). La société culturelle, acquiert par ce biais un état proche de celui de la nature sauvage : il s'agit de lui survivre. Pour cela, il faut renoncer à la culture et adopter un état de nature, opposer à la violence de ses normes la violence de nouvelles normes.

La modification de la perception de la sexualité amène à considérer le mariage comme totalement artificiel : il ne compte plus, pour personne. On balaye ici une institution fondamentale de la culture occidentale. Ce rejet est symptomatique de ce qui caractérise la société de bourse du XXIe siècle. On note l'importance que le réalisateur a donné à ce qui pourrait n'apparaître, de prime abord, que comme un détail anodin : la consanguinité. Le personnage de Donnie Azoff, campé par Jonah Hill, est présenté comme ayant épousé sa cousine, la fille d'un oncle ou d'une tante. Ces mariages entre cousins aussi proches sont considérés comme incestueux (ou quasiment) dans de nombreuses cultures dans le monde, y compris dans la culture occidentale (d'où la gène de Donnie Azoff lorsque Jordan Belfort l'interroge à ce sujet). La prohibition de l'inceste est moins liée, selon Claude Levi-Strauss (cf : Les structures élémentaires de la parenté), à la peur de la consanguinité qu'au besoin qu'a l'homme de former société : la prohibition de l'inceste permet l'échange de femmes entre les hommes, et donc de créer du lien social au travers des alliances matrimoniales. Briser le tabou de l'inceste, c'est rejeter la possibilité de créer le lien social, c'est se renfermer sur sa famille en la constituant comme un cercle d'exclusivité (comme ont pu le faire des rois et reines de jadis). Rupture avec les règles qui ont fondé la société, rupture avec l'homme culturel et social pour aller vers un homme à l'état de « nature ».

Évitons ici la confusion : lorsque l'on dit que l'homme tend vers un état de nature, c'est bien entendu faux, l'homme reste culturel étant donné qu'il inscrit son existence dans une vie sociale. Ici l'homme occidental se rapproche de l'état tribal, de la société clanique. Si nous ne pouvons pas décemment avoir un regard ethnocentriste sur les faits, il faut aussi savoir observer les faits dans leur juste mesure : la culture occidentale considère les sociétés ayant une courbe d'évolution technologique différente comme des sociétés primitives, plus proches de l'état de nature. De là l'idée que l'homme occidental se rapproche de ce qu'il considère comme un « état de nature » : le sauvage, le primitif l'appelle. Sans considérer qu'il y ait un état de nature à proprement parlé, on peut dire dans cette optique occidentale du traitement du sujet que l'homme se rapproche de l'état de nature par opposition à l'état de culture constitutif associé à l'occident.

De pratiques conscientes découlent des pratiques intériorisées, qui permettent à la société boursière de se refermer sur elle-même, de se constituer clan, tribu, grâce à la création d'une hiérarchie au travers de l'étalage de l'aisance financière. Les courtiers sont obnubilés par la valeur de ce qu'ils portent, par la marque de leurs vêtements, alors qu'ils n'y accordent que peu d’intérêt en finalité : c'est la valeur de distinction qui importe, c'est le fait que le plébéien ne pourra se promener dans la rue avec « un tailleur Chanel à $4000 ». C'est la somme dépensée qui les institue comme membres d'un clan à part entière, qui se distingue par sa capacité à posséder des moyens matériels, à ne pouvoir se passer de ceux-ci et à les dédaigner et les mépriser dans le même mouvement. La hiérarchie ainsi crée n'a donc que peu d'importance dans la structure interne de la société de bourse : elle n'a de valeur que dans son effet sur ce qui entoure le clan.

C'est là que la mise en scène de Scorsese s'avère brillante : les pratiques de courtiers deviennent des attitudes intériorisées, qui n'ont plus guère de sens rationnel, se rapprochent de pratiques mystiques, de ce que l'homme occidental attribue volontiers aux sauvages, aux primitifs (sans voir ce qui chez lui est du même ordre). Les mimiques, les cris martiaux, les chants, les discours du chef de guerre, autant de pratiques que l'on relie inconsciemment à ce qui est de l'ordre de la nature, du sauvage dans sa jungle. Deux scènes sont très évocatrices de cette mise en valeur de l'aspect sauvage de la société de bourse. La première, c'est la tonte publique d'une secrétaire : celle-ci accepte de se faire raser la tête contre une forte somme d'argent qui seront ré-investis dans des implants mammaires. Les spectateurs, soit l'ensemble des courtiers, crient alors « Scalp ! Scalp ! Scalp ! », référence aux pratiques des sauvages Indiens d'Amérique du Nord qui ont été exterminés par ces Américains si civilisés. Réappropriation des pratiques qui montre bien que Scorsese joue avec les codes sociaux pour montrer la force de la culture dans l'intériorisation de comportements par les individus. La seconde scène est plutôt une seconde pratique : le mentor de Jordan Belfort se tape sur la poitrine de façon régulière en produisant un son guttural au milieu d'un restaurant particulièrement luxueux, et cela sans donner aucune justification à son geste. Il incite Jordan Belfort à faire de même et celui-ci de reprendre ce code, mi-perplexe mi-amusé. Ce dernier réutilise toute cette gestuelle lors d'un discours à ses courtiers, qui l'entonnent de concert : mélange de chant guerrier et mystique, celui d'un clan avant qu'il ne parte à la guerre, qui fait appel de façon ritualisée à ses esprits pour se protéger.

Ce passage de l'état de culture à l'état de nature, on pourrait dire de l'état de société globalisée à l'état de société clanique, n'est pas analysé de façon plus profonde par Scorsese lui-même. En bon ethnologue-réalisateur, il se contente de données qu'il analyse et nous rend une copie déjà bien complète : la société de bourse en voulant s'élever au dessus des canons qui ont permis son émergence, crée un contre-modèle culturel qui fait abstraction des valeurs qui l'ont bâties. Elle se coupe du reste du monde en en ayant compris le fonctionnement à la perfection. Elle joue, entretient une distinction permanente entre un monde dominé et un monde de dominants insoumis. Cette distanciation qu'elle crée amène à la formation d'une société clanique, qui obéit à ses propres lois, à ses impératifs de fonctionnement, qui modifie les individus et inscrit en eux de nouveaux comportements.

 

Quelle analyse anthropologique pourrait entraîner l'étude de telles données ? L'idée très simple que l'homme est en jeu permanent entre les valeurs qu'il considère comme étant propre à sa nature et celles qui sont liées pour lui à sa culture. Ce jeu est inconscient et pourrait obéir à une loi de proportionnalité : plus l'homme s'intègre à la culture dans une sphère de son existence, plus il a besoin de se libérer de la culture dans une autre sphère : double effet de la culture sur une essence humaine, à la fois coercitive et libératrice, car elle contraint l'homme et lui permet de faire société. La culture crée l'homme, à la fois l'homme culturel et son double naturel : c'est la culture qui définit l'homme naturel. A lui de jongler entre ces deux états, entre l'état de nature, et l'état de culture. La société de bourse cherche, et trouve ainsi son milieu : dans un ensemble de pratique considérées comme étant au summum du raffinement, qui contraint les hommes et les fait s'intégrer dans la société globalisée, sa contrepartie persistant dans l'avalanche de scènes de débauche qui constitue le quotidien de ces hommes et de ces femmes. Il est donc illusoire de vouloir dissocier nature et culture : les deux cohabitent en permanence, et plus la culture sera forte, plus la nature (une création culturelle) aura besoin de s'exprimer. D'où l'antagonisme résidant dans les comportements des courtiers, et dans notre perception de ceux-ci, à la fois attirant et répulsifs, comme pour deux aimants dont on oppose les polarités identiques : l'homme cherche l'équilibre, dans ces deux positifs que sont nature et culture. La formation de société clanique est à ce titre un moyen humain de trouver l'équilibre, entre l'ordre social global dans lequel elles s'inscrivent, et le micro-système qui permet l'existence à l'état de nature de chacun, permet la libération de l'état de nature au travers de pratiques ritualisées, instituées comme étant propre à la nature.

Scorsese nous présente ce que l'on pourrait considérer comme une micro-société en marge de la société, pour mieux nous contraindre à percevoir une vérité sociale dans ses images : l'homme est toujours une construction sociale, et le monde de la finance est une construction sociale dont l'émergence a été autorisée par une structure sociale bien plus globale. La scène qui clôture le film est sans équivoque : tous veulent atteindre cet idéal de sublimation des passions, un état de nature et de culture poussés conjointement à leur paroxysme, comme si, au delà des distinctions individuelles, l'essence de l'homme reposait dans cette volonté de tendre vers un absolu qui le dépasse, vers une vérité de vie toujours plus gourmande et plus inaccessible.

 

 Merci d'avoir tenu jusqu'au bout, n'hésitez pas à poster vos impressions ;)

-B_T_B-