Profitant de quelques jours de vacances, je suis tout récemment allé voir FURY, le dernier film dans lequel joue ce très cher Brad Pitt, plus américain que jamais. J'y suis allé avec une certaine appréhension, voir une ode patriotique à la guerre ne m'enchantait pas, mais j'entretenais l'espoir que le film pourrait être plus que ça, après tout Brad est censé choisir ses rôles, et nous offrir des interprétations de qualité. Je n'écris pas ce billet pour juger du film, mais pour développer une ébauche de réflexion sur un point qui m'a paru important a posteriori.

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Néanmoins, parlons d'abord du film, et de son scénario (par là où, souvent, les films de guerre pèchent). Pour faire court, on suit un équipage de char Sherman à la toute fin de la guerre, dans le mois précédent la chute du Reichstag. La percée au travers de l'Allemagne est lente et plus coûteuse en hommes que jamais. Les deux armées sont affaiblies, et les chars US ne font guère le poids face à leurs homologues allemands. C'est dans ce contexte qu'un jeune tout droit sorti des jupes de sa mère vient remplacer un vétéran de l'équipage à peine décédé (ou plutôt, éparpillé). S'ensuit la découverte des horreurs de la guerre, de l'occupation en territoire conquis, de l'effondrement moral et mental des hommes. Les deux premiers tiers du film m'ont subjugué, l'horreur dépeinte fait mouche, et le film en deviendrait presque pour un peu un plaidoyer anti-militariste. Le dernier tiers en revanche, est vraiment décevant, on retrouve un héroïsme primaire, le sacrifice des hommes face à la barbarie nazie, les pelletées de cadavres allemands. On pouvait certes s'y attendre un peu, mais la tonalité du début du film était plus intéressante à mon sens, vu ce que les gamins grignotent comme violence au petit déj' entre la tv et internet, je préfère voir des images horrifiantes qui leur font entrevoir la réalité de la violence guerrière, plutôt que l'apologie de l'héroïsme militaire (bien qu'il puisse être nécessaire, dans certains cas). Plus dérangeant encore, Dieu remplace l'Amérique. Là où le héros était avant tout un patriote, il est, dans Fury, le Juste, le croyant qui au nom de son dieu, va terrasser l'infâme (pas l'infidèle, même si ça en a le vague relent). Le question que l'on pourrait se poser alors est celle de la qualité divine : est-ce un soutien moral individuel, ou un soutien idéologie plus global ? Ou les deux ? On se servirait de la religion pour justifier d'un combat et pour se donner courage dans l'affrontement, mais dans quelle mesure l'un céderait la place à l'autre ? Bref, la question pourrait être importante, la place de Dieu dans la guerre semble toujours bien mouvante dans l'esprit des hommes (et j'invite ceux que ça intéresse à regarder certains emblèmes utilisés par les personnels militaires US en Afghanistan : ça fourmille de références aux croisades).

 

Cependant, la réflexion dont je vais tenter de poser les bases ici n'est pas liée à l'instrumentalisation politique du divin, non. Le film se fait bien plus remarquer par son aspect sanglant, « meat grinder » comme diraient nos amis d'outre-Atlantique, et ses kilos de barbaque étalés à l'écran. Ce qui lui donnerait presque d'ailleurs un côté outrancier, exhib' pour certains amis journalistes (oui, tout le monde est mon ami aujourd'hui). Ce seraient oublier la réalité de la guerre, et du corps humain. Pourquoi, me direz-vous, ou pas, nous montrer l’atelier du joyeux boucher au canon de 50, les corps éclatés, le sang ruisselant, et les entrailles répandues, le tout écrasé par plusieurs tonnes d'acier chenillé ? Réponse évidente : pour nous choquer. Le but semble ici idéologique, on peut donc aller plus loin et dire : pour choquer le spectateur et faire naître en lui en prise de conscience quant à la réalité des conflits armés, dans le but de les rejeter, associer leur représentation à l'horreur absolue pour contraindre leur existence même au néant. En gros. Au delà de cette évidence, il s'agirait d'aller plus loin et de se demander ce que ces corps-morts ont de si choquant, et pourquoi les représentations des corps déchiquetés-décomposés-décharnés (rayez la mention inutile) suscitent chez nous l'horreur. On distinguera ici trois pistes de réflexion ontologiques en lien les unes avec les autres.

 

Affirmons tout d'abord l'incapacité de l'homme à réduire le corps humain à un simple donné ontique. Le problème auquel s'est heurté une partie de la métaphysique (et notamment la metaphysique moderne) est celui de l'ambivalence de l'humain : il est à la fois un corps, un étant, et plus qu'un corps, un être. L'homme est donc être de l'étant, et les champs ontologiques et ontiques se mêlent invariablement pour créer la réalité qui est la nôtre. On pourrait proposer une hypothèse à ce titre, sans fondement malheureusement, à savoir que l'étant serait un champ de l'être, que l'on n'aurait plus alors un rapport de dualité entre deux réalités qui s'entremêlent mais restent distinctes, mais un rapport d'inclusion de l'étant comme manifestation de l'être. Une sorte de supériorité metaphysique de l'être sur son corps (qui tend à se vérifier, de par la morale qui contraint les corps tout simplement, ou comme on l'a dans les principes sartriens de la néantisation). Mais, me direz-vous (car vous aimez me dire plein de choses, je le sais), pourquoi cette digression pseudo-philosophico-pédante ? Elle est essentielle pour affirmer une chose et asseoir une réalité indépassable : celle du lien entre l'être (ou ce que l'on met derrière, la conscience, l'âme, l'esprit...) et son corps comme réalité physique.

 

Cette identité être-corps nous conduit à analyser l'horreur du corps-mort comme étant le prisme de la révélation qui peut se faire jour à l'esprit humain : nous ne sommes que des corps. Ou du moins, nous sommes tributaires de la réalité physique qu'est celle de notre corps. Extrême vulnérabilité, et calice de la déréliction face à notre implacable finitude corporelle. Subdivisons en deux la problématique de l'identité, de la symbiose être-corps. D'un côté il y a l'horreur du corps d'autrui, et de la perte d'un être visible dans le corps inanimé. De l'autre la réflexion de cette perception, et la prise de conscience de sa propre mortalité, de sa propre limitation biologique. La première est particulièrement présente dans un passage de Fury (attention spoilers), avec le décès d'une jeune fille allemande et de sa cousine, écrasées par leur maison touchée pas des obus allemands. Or entre le personnage de la jeune fille et du rookie s'était crée une idylle, courte mais passionnée. Le personnage se faisait attachant, on lui imaginait un passé, des sentiments, bref de quoi créer un fort sentiment d'empathie et d'identification entre la jeune fille et le spectateur. Sa mort, et la vue de son corps traduisent donc l'effondrement de toute une réalité ; celle vécue par la jeune fille. Effondrement d'une seconde réalité ; celle du bleu-bite promis à une grande histoire d'amour. Il ne s'agit pas simplement de la fin d'une histoire pour le spectateur ; par l'empathie et le processus d'identification qui en découle (cf, pour ceux que ça intéresse, les « neurones miroirs » en neurologie), c'est la fin d'un ensemble de choses vécues, de plaisirs, d'un caractère particulier, de l'être qui animait ce corps désarticulé sans lui. La fin des possibles. Celle-ci suscite le premier sentiment d'horreur. Le second y est intrinsèque : la fin des possibles pour l'autre peut être la fin des possibles pour moi. Tout le processus d’identification empathique autrui/soi-même sert aussi à nous mettre en face de notre finitude, de celle de la finitude biologique (nous ne sommes que des corps) et, plus largement, de notre finitude en tant qu'êtres mortels. Pas besoin de s'étendre plus là dessus, je pense avoir été assez explicite précédemment.

 

Ce qui ressort de ces deux causes de l'horreur, c'est la dichotomie persistante entre la réalité empirique et la réalité ontologique de l'homme. Il lui est impossible de vivre sans son corps (même lorsque celui-ci n'est que fardeau), et il lui est donc impossible de penser la séparation des deux entités. De là pourrait venir la peur du zombie, le corps mort relevé par un principe qui n'est pas la vie mais qu'on ne peut même pas imaginer car notre réalité, définie par nos caractères, ne nous le permet pas. Un troisième stade de l'horreur est atteint lorsque le processus empathique d'identification devient impossible, avec le corps qui n'est pas simplement corps-mort mais est corps-éparpillé (bien que cela devrait pouvoir s'applique au corps décomposé). Le corps-entier garantit en quelque sorte la possibilité d'envisager l'être qui fut là, dans le corps, tandis que le corps-éparpillé nous mène à un stade de perception de la réalité physique de l'homme encore plus profond : le corps déchiqueté devient morceau de viande, le même que celui que l'on aperçoit sur l'étalage des boucheries. Le visage semble d'importance ici aussi, et l'on veillera à envisager la place du visage dans la perception du corps mort comme étant un facteur d'identification par empathie plus ou moins important. Le corps en morceau, éparpillé, empêche toute empathie, et met définitivement fin à la perception de l'être dans le corps. Psychologiquement, c'est comme si face au corps-éparpillé, le mot « humanité » n'était plus un qualificatif pertinent et devait s'effacer devant l'horreur. Celle-ci n'est donc plus celle de l'empathie (bien qu'elle puisse la suivre) mais est celle de l'évidence de la réalité physique. Elle est donc elle aussi réflexive, car elle nous ramène à notre propre déliquescence corporelle. On pourrait sans aucun doute relier au corps-éparpillé le corps écorché, en ce sens qu'il empêche lui aussi le principe d'identification de fonctionner. Un exemple concret de l'impossibilité d'identification au corps-éparpillé se trouve dans la différence de traitement réservée aux soldats allemands et à l'équipage du char américain. Dans le cadre d'une narration, il est important de pouvoir s'identifier aux héros, tandis que l'adversaire peut au contraire, et cela est sûrement souhaitable, souffrir de mutilations plus prononcées, rendant l'identification impossible. Là où les SS se font déchiqueter, les héros américains ont beau se faire tirer dessus, ou même encaisser de plein fouet des explosions de grenade, leur corps reste entier, et donc préservé de l'éparpillement. Leur corps-entier joue, dans le processus de narration, le garant de l'identification du spectateur aux héros. On pourrait même établir une petite classification du degré de maltraitance du cadavre en fonction de l'intensité d'identification du spectateur souhaitée par le réalisateur, les personnages ayant une mort plus ou moins affreuse en fonction de leur morale personnelle (ce qui dans l'ordre donnerait quelque chose comme Jon Bernthal > Michael Pena > Shia LaBeouf > Brad Pitt. Brad ayant évidemment le beau rôle, son corps est le moins abîmé).

 

fury sherman

 

Cette petite typologie des causes de l'horreur ne se veut pas exhaustive, mais peut ouvrir, peut-être et je l'espère, des portes à certaines réflexions. Elle n'a guère de fondements scientifiques, et ne se base pas forcément directement sur des théories philosophiques reconnues (bien qu'on puisse sentir certaines influences). Les hypothèses soutenues ici ne sont que des hypothèses et n'ont que pour vocation de nous emmener sur les sentiers de la réflexion. Grande est la part faite au corps-mort, et à toute une vision ontologique de l'horreur, qui ne prend donc pas en compte certains aspect pouvant être constitutifs de l'horreur, comme par exemple la violence, ou le degré d'attachement aux personnages. Néanmoins j'espère que ces quelques germes d'idées ont pu vous intéresser, n'hésitez pas à me laisser un commentaire pour me dire ce que vous en avez pensé, et pourquoi pas pour en discuter.

 

En tout cas, merci à ceux qui ont eu le courage d'aller au bout, 

Bonne soirée!


Ps: désolé par avance pour les fautes d'orthographe ou de syntaxe, les phrases un peu complexes, je poste ça à chaud et n'ai pas trop eu le courage de me lire ce soir.